Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers; Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille, arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage: «Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].» Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui, appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor public plus de trois cents talents[813].

Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, cædendos
capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis
fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.—Paul. Oros. l. IV, c. 18.
Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille
hommes et celle des Romains qu'à deux mille.

Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ
virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.

Note 812: Πολλούς τών Κελτών, έν ταϊς στιβάσι κοιμωμένους, διά τήν
μέθην, κατέκοπτον ίερείων τρόπον. Polyb. l. XI, p. 625.

Note 813: Πλείω τών τριακοσίων ταλάντων. Idem. 1,650,000 fr.

La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a tué la fortune de Carthage.[814]»

Note 814:

Carthagini jam non ego nuncios
Mittam superbos. Occidit, occidit
Spes omnis et fortuna nostri
Nominis, Asdrubale interempto.