HORAT. carm. l. IV 4.
Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie, avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane, brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et dernier effort.
Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus Gallis undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.
ANNEE 205 avant J.-C.
Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous. Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire, et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter; qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté, tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].»
Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus, duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.
Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset: Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et capessere pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.
ANNEE 203 avant J.-C.
Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent, ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal; vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et, blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama, dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].»
Note 818: Mago milites… clàm per agros eorum mercede conducere: commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis mittebantur. Idem. ibid.