Note 971: Tit. Liv. l. C.

Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle, nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes, se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant, avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972].

Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non plus decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia quadraginta explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.—Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba. Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon, chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe, où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp tectosage[973].

Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête, l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle, Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle chose!—Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire: deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]». L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que l'élévation et l'énergie de son ame[980].

Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad suos mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.—Plutarch. de Virtut. mulierum, p. 258.—Valer. Maxim. l. VI, c. 1.—Suidas voce Όρτιάγων —Flor. l. II, c. 11.—Aurel Victor. c. 55.

Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat)…. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem
pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
—Valer Maxim. l. VI, c. 1.