La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe, l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes; puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil; elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.

Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer, partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales, religieuses et politiques conformes à son caractère particulier; institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de civilisation gauloise, grecque et phrygienne.

Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie, les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent, héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et persévérant.

Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes: discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races. Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac, enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître, jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que César!

La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province romaine et l'assimilation lente et successive des mœurs transalpines aux mœurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste, continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou gagnées, un Empire gaulois est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans murmure dans la communauté de l'empire romain.

Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant que nation, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de l'ensemble sous peine de n'être plus compris.

J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique, toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité, et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits, qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes qu'ils soient.

La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de trois sortes: 1º philologiques, tirées de l'examen des langues primitives de l'occident de l'Europe; 2º historiques, puisées dans les écrivains grecs et romains; 3º historiques, puisées dans les traditions nationales des Gaulois.

SECTION I.

PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES.