Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens Gaule transalpine et île de Bretagne, embrassant la France actuelle, la Suisse, les Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un, celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord, dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues, importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive, c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces conquêtes.
Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le basque, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le bas-breton, plus étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike; l'Angleterre deux également, le gallois, parlé dans la principauté de Galles, appelé welsh par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes, kymraig; et le gaëlic, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle, postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par conséquent comme appartenant à la population primitive.
La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent: 1º Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples différens? 2º Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant d'une manière très-étroite au gallois ou kymraig, les idiomes originaux, dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1º le basque, 2º le kymraig ou kyrmric, 3º le gaëlic ou gallic.
I. De la langue basque.
Cette langue, appelée euscara[1] par le peuple qui la parle, est en usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne. Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la province appelée par les Romains Aquitaine, et comprise entre les Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les anciens les noms de Ligurie, Celto-Ligurie et Ibéro-Ligurie[3]. Un grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains, s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot Ligure (Li-gor, peuple d'en-haut) est basque.
Note 1: Eusk, Ausk ou Ask paraît avoir été le véritable nom générique de la race parlant le basque: Bask, Vask et Gask, d'où dérivent Vascons et Gascons, ne sont évidemment que des formes aspirées de ce radical.
Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt intitulé: Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin, 1821.
Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue basque on peut citer: Illiberis (Illi-berri), Ville-Neuve; Iria chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); Vasio chez les Ligures Voconces (Basoa, bois ); Asta sur les bords du Tanaro (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.—Cf. pour la Ligurie et l'Aquitaine ci-dessous t. II, c. I.
Il résulte la présomption légitime: 1º que le basque est un reste de l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque aujourd'hui, un débris de la race des Ibères; 2º que cette race, par le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les langues gallique et kymrique; 3º qu'elle occupait dans la Gaule deux grands cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.
II. De la langue gallique.