Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve, leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie, tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous. «De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»
Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque
adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat.
Tit. Liv. l. X, c. 10.
Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.
ANNEE 296 avant J.-C.
Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte; pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique, qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable que toutes les horreurs de la guerre[416].»—«Vous seuls pouvez sauver l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain, dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition italique.
Note 416: Pia arma… justum bellum. Pax servientibus gravior quàm liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.
Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit. liv. l. X, c. 16.
La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire, descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville, s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.
Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.
Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.