Isidore LISEUX, Éditeur
Rue Bonaparte, no 25
AVERTISSEMENT
Dussions-nous scandaliser les admirateurs de M. Patin (il en a, paraît-il), nous proclamerons très haut cette vérité stupéfiante, paradoxe d'aujourd'hui, qui triomphera demain:
«Les Poètes anciens n'ont pas encore été traduits.»
De leurs poèmes on nous a tout rendu; tout, excepté ce quelque chose de fugitif et d'ailé, de difficilement saisissable: le rythme, c'est-à-dire l'âme même des vers.
C'est que les traducteurs n'ont pas voulu s'obliger, comme nous, à rendre un vers par une ligne. Ils n'ont pas craint de noyer dans un flot de prose continue et monotone les vers les plus opposés par le sens, les plus nettement distingués par l'intention du poète. Dès lors, que deviennent, dans ce furieux débordement de prose, les repos, les suspensions? Que deviennent les enjambements si familiers aux Grecs, et que les Romantiques n'ont pas inventés; tout ce qui donne enfin au vers son coloris, son mouvement et comme une vie personnelle? Il n'y paraît plus, et la prose de nos traducteurs n'est qu'un Hébrus glacé qui roule les membres épars des Orphées déchirés.
Ainsi M. Patin, le Perrot d'Ablancourt de ce siècle, s'est évertué sur Horace: sa traduction n'est qu'une belle infidélité de plus, si jamais une infidélité put être belle.