Eh bien! nous proscrivons impitoyablement ce système. Nous lui opposons hardiment notre méthode: rendre un vers par une ligne, aussi concise, aussi serrée que lui, fidèle comme un miroir, exacte comme un décalque.

Et cette reproduction quasi photographique, nous ne l'obtenons pas sans peine, croyez-le bien. Il y faut apporter la plus scrupuleuse attention, et comme une religieuse dévotion à son modèle. Pour triompher du texte, il faut docilement s'assujettir à lui, en suivre les inflexions et les méandres, observer les virgules, respecter les lignes du vers, les enjamber avec un mot placé en rejet: servitude heureuse, qui assure la victoire du traducteur. Notre méthode est surtout faite de conscience.

Déjà nous l'avons éprouvée sur les Juvenilia de Théodore de Bèze: nous n'avons pas eu lieu de nous en repentir. Notre éditeur, tout dévoué à la cause de la traduction littérale et rythmique des poètes, a donné, dans ce système, plusieurs chants du Roland furieux. Son ambition et la nôtre serait de traduire ainsi Homère, Pindare, Aristophane, Lucrèce, Virgile, Horace et tous les grands dieux de l'Olympe Grec et Latin.

Nous n'emporterons pas certainement l'approbation, encore moins les prix de l'Académie; mais il nous reste le plaisir d'être des initiateurs et d'ouvrir une voie nouvelle. Et si quelqu'un goûte notre méthode, qu'il la suive et qu'il en use, pour verser en Français un de ces vastes et grands poèmes antiques qui restent encore à traduire, après tant de traducteurs!

Pour cette fois et pour éprouver à nouveau la sûreté, la certitude de notre méthode, nous avons choisi cette parure étincelante de soixante perles fines qui s'appellent les Odes d'Anacréon.

Nous avons voulu donner une juste idée de ce style taillé à facettes par un bijoutier curieux et subtil, et surtout laisser au lecteur l'impression, la sensation qu'il lit des vers.

Aussi avons-nous poussé l'exactitude photographique jusqu'à conserver aux mots l'ordre qu'ils ont dans l'original. Nous avons défendu au vers d'empiéter sur le suivant, et les inversions primitives ont été reproduites, à l'exemple des poètes de la Pléiade.

Nous n'avons pas voulu traduire en vers; mais ce n'est pas notre faute, si la ligne de prose Française, strictement nécessaire à rendre le minuscule vers Grec, nous a donné souvent un vers Français de six ou sept pieds.

D'ailleurs notre prose est rythmée; elle a sa cadence intime comme les vers, et cela devait être. Car l'ode d'Anacréon est une chanson de Béranger, au rythme agile, qui court et danse, comme les jeunes filles du festin Grec, «sur des pieds rapides et délicats.»

A. M.