L
LES VENDANGES
Le raisin noir de peau
Dans des corbeilles portent sur leurs épaules
Des jeunes hommes avec des jeunes filles.
Ils le jettent au pressoir,
Et les hommes seuls foulent aux pieds
La grappe, pour délivrer le vin captif.
En l'honneur du dieu de la vigne ils font retentir
Les chansons bruyantes des vendanges,
Tout joyeux de voir bouillonner dans la tonne
Le vin nouveau tant désiré.
Un vieillard en boit-il?
Il danse en dépit de ses pieds tremblants,
Agitant sa chevelure blanche.
Cependant qu'épiant une vierge,
Qui répand son corps délicat
Sur des feuilles pleines d'ombre,
Accablée de sommeil,
Un aimable jeune homme enivré
La caresse et l'invite à des amours précoces,
Qui la rendraient traîtresse au mariage.
Voyant qu'il ne persuade pas,
Il la presse malgré elle.
C'est qu'avec la jeunesse, Bacchus,
Dieu de l'ivresse, s'égaie en liberté.
LI
LA ROSE
Avec le printemps porteur de couronnes,
Je pense à chanter très haut la rose,
Tendre fleur, ma compagne.
C'est l'haleine des Dieux mêmes
Et le charme des mortels,
L'ornement des Grâces dans la saison
Des Amours en fleur,
L'attribut folâtre de Vénus.
C'est le thème des poésies,
La plante aimée des Muses;
Douce même à qui fait l'épreuve de ses dards
Dans les sentiers épineux;
Douce à la main qui la cueille et qui caresse
De ses doigts fins et délicats
Cette fleur de l'Amour.
Comme au sage elle plaît encore
Dans les danses, sur les tables,
Aux fêtes Dyonisiaques.
Que ferions-nous sans la rose?
«L'Aurore a des doigts de roses,
Les Nymphes des bras de roses,
Aphrodite un teint de roses,»
Dans le langage des poètes.
La rose, secourable aux malades,
Protège aussi les morts
Et triomphe du temps.
Des roses la vieillesse, encore agréable,
Garde un parfum de jeunesse.
Chantons donc son origine.
Quand, de la mer azurée,
Cythérée brillante de rosée
L'Océan fit naître de son écume;
Quand Athènè, la guerrière
Déesse à l'Olympe redoutable,
Jupiter fit sortir de son cerveau;
Alors des roses admirables
La Terre fit fleurir les jeunes pousses,
Chef-d'œuvre d'art de la Nature.
La troupe des Dieux bienheureux,
Pour que naquît la rose, répandirent
Le nectar, et firent s'élever,
Superbe, du sein des épines,
L'immortelle fleur de Bacchus.
LII
LE POÈTE SE PLAIT AVEC LA JEUNESSE
Lorsque parmi les jeunes hommes
Je te vois, revient la Jeunesse,
C'est alors que pour la danse,
Moi, le vieillard, j'ai des ailes.
Attends-moi, Cybélès;
Donne des roses: je veux me couronner.
Loin la vieillesse chenue!
J'irai danser jeune parmi les jeunes.
Puis, qu'on m'apporte une rivière née
De la moisson de Bacchus en automne.
On verra la vigueur du vieillard,
Enseignant à jaser,
Enseignant à boire
Et délirer non sans grâce.