—Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.

Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant rétabli, Mégès dit au Vieillard:

—Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.

Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la salle les grands éclats de sa voix.

Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses tendons et ses nerfs affaiblis.

Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.

—Chien! cria Thoas.

Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé, heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les injures et les coups.

Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.