César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:

—Livrez-moi en otage les fils de vos princes.

Le plus ancien des chefs répondit:

—Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour les faire venir.

César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes garçons, et non point des plus nobles.

Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons, étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu, les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres, les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume. Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes. Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier. Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein, avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant, détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.

En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves. Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.

Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine. Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre leur amitié.

César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête de l'Île brumeuse.

Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours. L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance du monde.