Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à Komm l'Atrébate.
Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée. Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines. Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était jaloux.
IV
Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis, estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats, ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.
Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des moyens naturels.
Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité, plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides, il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions. Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme, put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons. C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et, de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.
Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit aigrement:
—Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!
Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes se mirent à rire et la vieille cria: