—Au large, ivrogne!

Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!

Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la plus ignoble des fonctions naturelles.

Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de l'amphithéâtre. Il soupira:

—Ô race de monstres!

Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine, mais un fumier sur le sol. Et il songea:

-Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!

Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut, au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de douceur.

Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un sens intelligible:

À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE
O toi que Varius aime plus que ses yeux,
Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux
Du Galate....
Et leur couple chantant dans la cage dorée
Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent
Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.
Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.
Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,
Phœbé, de peur ...
... Tes pieds blancs et tes flancs
Savants à se mouvoir au rythme du crotale.
Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,
Mais tes bras frais, tes seins ...