Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir sa puissance future.

Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate la Muiron. L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces mots:

—Je gouverne sous votre étoile.

Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate la Carrère, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.

Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:

—Soyez tranquille! nous passerons.

Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont, Berthollet s'approcha de lui:

—Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être tranquille et que nous passerions.

Bonaparte sourit:

—Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet, qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment. L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la fortune.