—Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course. Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se nomme la Muiron. C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?

Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou cinq semaines le long des côtes d'Afrique.

Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. La Muiron demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue, sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp de lire à haute voix les Révolutions de Vertot ou les Vies de Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent. Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas, quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile, il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet, meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.

—Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les transformations des corps aux lois générales de la physique.

Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques, qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure, l'interrompit brusquement:

—Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé, grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le nitre dans les caves et dans les écuries.

Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de l'empirisme.

Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:

—Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la nature, mordre sur l'inconnu?

Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable des phénomènes naturels.