—N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres, que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?
La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:
—J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins, pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio, dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur, étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine. Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le capitaine Aubelet?
À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne se rappelait nullement le capitaine Aubelet.
Bonaparte reprit:
—Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne comprenaient pas le sens.
—Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre des héros.
—Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir, Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à la nôtre.
—Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet. L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une intelligence supérieure.
—Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.