—C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères. Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée. Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne. Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires. Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe d'un projectile.

L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé. Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures après on avait devant soi le terrible amiral.

Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire. L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même. Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement affranchi:

—Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson, il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles. Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre qui parla:

»—Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.

»Et il s'éloigna d'un pas muet.

»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio. Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.

»—Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a été tué hier.

» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit. Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.

» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions. Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit: