»—Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons vivant.

» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le feuillage, le frappa au front.

» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»

Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.

—Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.

Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc, craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.

La Muiron se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos, sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre, on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.

Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa bouche:

—Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre, achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach, l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un gouvernement sans force et sans probité.

» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne peut gouverner avec eux.»