Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:
—La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la tyrannie.
—La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.
Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans sa lunette, le pavillon anglais.
—Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!
Bonaparte haussa les épaules:
—Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?
Et il rendit leur cours à ses pensées.
—Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio, la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement? Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient un département. La masse entière de la population veut à tout prix le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.