—Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne mêlerai point de mensonges aux antiques récits.
Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi, quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.
Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au foyer et lui dit:
—Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.
Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité, et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer stérile.
Le Vieillard répondit:
—Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs. Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.
Oineus répondit:
—J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de son fils.
Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.