—Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois bien quand tu veux m'épater...
Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de ses idées au drame de Neuilly, elle demanda:
—Ta mère ne t'a rien dit?
—Non.
—Elle a su, pourtant...
—C'est probable.
—Est-ce que tu t'entends bien avec elle?
—Mais oui!
—On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai?
Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était même avant que de naître par les services diplomatiques que ses ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était commun, et elle ne le disait plus.