Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire deux dames.
Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands arbres.
—Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre dans le peuplier?
—C'est du gui, ma chérie.
—On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable à voir.
Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment:
—Je t'aime.
Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile. Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire: «Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête. C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce n'était pas réel.
Ligny s'éloigna:
—Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas de force.