Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours.
Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»: qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt. Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui.
Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre, mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse. Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud, découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.
Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté, la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et Marie-Claire.
—Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres sous l'eau.
—C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil.
—Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!
Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et plus mâle:
»—La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des moyens infaillibles.
Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un petit livre écorné.