Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau:

—Où l'avez-vous mis?

—Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable.

Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de ménage avait allumées sur la table de nuit.

—On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le veiller.

—C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le veillerai moi-même.

Ligny n'insista pas.

Le chien hurlait encore devant la grille.

En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit sinistre.

Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant, autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national. Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première représentation (à ce théâtre) de: La Nuit du 23 octobre 1812, avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...