Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres à dire une messe.

—Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont autres. Usons de moyens plus doux.

Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée, s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:

—Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités, pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église?

—Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et parce que c'est plus convenable.

—Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés.

—Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu les Soirées de Neuilly? demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas lu les Soirées de Neuilly, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena dans son église.

—Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services. Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.

Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle ajouta:

—Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché.