—Travaillons, dit Pradel.
Romilly appela Nanteuil:
—Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.
Et Nanteuil reprit:
»—Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
IX
Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des excommuniés aux prières de l'Église.
D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de sagesse et de prudence, indiqua la voie.
—Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le service religieux serait célébré sans obstacle.
Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre. La répétition de la Grille était terminée. Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait, conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore de carton doré aidait à l'illusion.