—C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une certaine mesure, irresponsable.
—Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des tribunaux. C'est trop exiger de moi.
—Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa pleine et entière responsabilité morale?
—Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à aucun degré.
—Alors?...
—Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable, d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc pleine... comme la lune?
Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui, barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles abondantes:
—Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée, mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier de la mécanique universelle.
Il montra de la main une armoire fermée:
—J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer la volonté de cinquante mille hommes.