—Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des idées bêtes...
—Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées morales.
—Quel paradoxe! s'écria Romilly.
Le docteur poursuivit avec sérénité:
—La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité. Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon, frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore médiocrement sa patrie.
—Il y a des exceptions, dit Pradel.
—Il y en a peu, répondit le docteur Trublet.
Mais Nanteuil suivait son idée:
—Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
—Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de massacres, est une histoire de déments et de furieux.