—Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin.

A quoi le docteur Socrate répondit:

—Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités, changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir volontairement quitté sa place.

Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre, au docteur.

Il commença d'écrire:

«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à...

Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier:

—Aimé, répondit Nanteuil.

»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité, indices ordinaires...

Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque.