—C'est, dit l'abbé, une de ces innombrables abbayes bénédictines qui sont semées comme des joyaux sur la robe de la Gaule ecclésiastique. S'il avait plu à Dieu que ma destinée fût conforme à mon caractère, j'aurais coulé une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces maisons. Il n'est point d'ordre que j'estime, pour la doctrine et pour les moeurs, à l'égal des Bénédictins. Ils ont des bibliothèques admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte règle! Soit par l'incommodité que j'éprouve présentement d'être rudement secoué par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bientôt dans une des ornières dont cette route est profondément creusée, soit plutôt par l'effet de mon âge, qui est celui de la retraite et des graves pensées, je désire plus ardemment que jamais m'asseoir devant une table, dans quelque vénérable galerie, où des livres nombreux et choisis fussent assemblés en silence. Je préfère leur entretien à celui des hommes, et mon voeu le plus cher est d'attendre, dans le travail de l'esprit, l'heure où Dieu me retirera de cette terre. J'écrirais des histoires, et préférablement celle des Romains, au déclin de la République. Car elle est pleine de grandes actions et d'enseignements. Je partagerais mon zèle entre Cicéron, saint Jean-Chrysostome et Boèce, et ma vie modeste et fructueuse ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente.
"J'ai éprouvé diverses manières de vivre et j'estime que la meilleure est, s'adonnant à l'étude, d'assister en paix aux vicissitudes des hommes, et de prolonger, par le spectacle des siècles et des empires, la brièveté de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la continuité. C'est ce qui m'a le plus manqué dans mon existence. Si, comme je l'espère, je parviens à me tirer du mauvais pas où je suis, je m'efforcerai de trouver un asile honorable et sûr dans quelque docte abbaye, où les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je m'y vois déjà, goûtant la paix illustre de la science. Si je pouvais recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou d'Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom cabalistique d'AGLA…
Au moment où mon bon maître prononçait ce mot, un choc soudain nous abîma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion que je me sentis tout à coup aveuglé et suffoqué sous les jupes de Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une voix étouffée l'épée de M. d'Anquetil de lui avoir rompu le reste de ses dents et que, sur ma tête, Jahel poussait des cris à déchirer tout l'air des vallées bourguignonnes. Cependant M. d'Anquetil promettait, en style de corps de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins à me dégager, il avait déjà sauté à travers une glace brisée. Nous le suivîmes, mon bon maître et moi, par la même voie, puis tous trois, nous tirâmes Jahel de la caisse renversée. Elle n'avait point de mal et son premier soin fut de rajuster sa coiffure.
—Grâce au ciel! dit mon bon maître, j'en suis quitte pour une dent, encore n'était-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en l'offensant, en avait préparé la perte.
M. d'Anquetil, les jambes écartées et les poings sur la hanche, examinait la berline culbutée.
—Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel état. Si l'on relève les chevaux, elle tombe en cannelle. L'abbé, elle n'est plus bonne qu'à jouer aux jonchets.
Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre-frappaient de leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crinières, de cuisses et de ventres fumants, un des postillons était enseveli, les bottes en l'air. L'autre crachait le sang dans le fossé où il avait été jeté. Et M. d'Anquetil leur criait:
—Drôles! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon épée à travers le corps!
—Monsieur, dit l'abbé, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce pauvre homme du milieu de ces chevaux où il est enseveli?
Nous nous mîmes tous à la besogne et, quand les chevaux furent dételés et relevés, nous reconnûmes l'étendue du dommage. Il se trouva un ressort rompu, une roue cassée et un cheval boiteux.