—J'y songeais, dit l'abbé. Ce n'est pas en vain que Dieu a donné à l'homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et l'eau. Je suis très excellent pêcheur à la ligne, le soin d'épier les poissons convient particulièrement à mon esprit méditatif, et l'Orne m'a vu tenant la ligne insidieuse et méditant les vérités éternelles. N'ayez point d'inquiétude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut bien me donner une des épingles qui soutiennent ses ajustements, j'en aurai bientôt fait un hameçon, pour pêcher dans la rivière, et je me flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que nous ferons griller sur un feu de broussailles.
—Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes réduits à l'état sauvage. Mais je ne vous puis donner une épingle, l'abbé, sans que vous me donniez quelque chose en échange; autrement notre amitié risquerait d'être rompue. Et c'est ce que je ne veux pas.
—Je ferai donc, dit mon bon maître, un marché avantageux. Je vous payerai votre épingle d'un baiser, mademoiselle.
Et, aussitôt, prenant l'épingle, il posa ses lèvres sur les joues de
Jahel, avec une politesse, une grâce et une décence inconcevables.
Après avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus raisonnable. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le sang, à Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait frais et le vent s'élevait.
Nous avisâmes sur la route, à cent pas en avant du lieu de notre chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied était creusé en plusieurs endroits. C'est dans un de ces creux que nous résolûmes d'attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoyé en courrier à Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui nous restaient, dont un boiteux, au tronc d'un arbre, près de notre caverne. L'abbé, qui avait réussi à faire une ligne avec des branches de saule, une ficelle, un bouchon et une épingle, s'en alla pêcher, autant par inclination philosophique et méditative que dans le dessein de nous rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant avec Jahel et moi dans la grotte, nous proposa une partie d'hombre, qui se joue à trois, et qui, disait-il, étant espagnol, convenait à d'aussi aventureux personnages que nous étions pour lors. Et il est vrai que, dans cette carrière, à la nuit tombante, sur une route déserte, notre petite troupe n'eût pas paru indigne de figurer dans quelqu'une de ces rencontres de don Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les servantes. Nous jouâmes donc à l'hombre. C'est un jeu qui veut de la gravité. J'y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire commençait à se fâcher, quand le visage noble et riant de mon bon maître nous apparut à la clarté du feu. Dénouant son mouchoir, M. l'abbé Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu'il ouvrit avec son couteau orné de l'image du feu roi, en empereur romain, sur une colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que s'il n'avait jamais vécu que parmi les poissardes de la halle, tant il excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus considérables. En arrangeant ce fretin sur la cendre:
—Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivière en aval, à la recherche d'une berge favorable à la pêche, j'ai aperçu la calèche apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arrêtée à quelque distance en arrière de notre berline. Vous l'avez dû voir passer ici, tandis que je pêchais dans la rivière, et l'âme de mademoiselle en dut être bien soulagée.
—Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel.
—Il faut donc, reprit l'abbé, qu'elle se soit remise en route quand la nuit était déjà noire. Et du moins vous l'avez entendue.
—Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel.