—C'est donc, fit l'abbé, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n'est pas croyable que cette calèche, dont point une roue n'était rompue ni un cheval boiteux, soit restée sur la route. Qu'y ferait-elle?
—Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel.
—Ce souper, dit mon bon maître, rappelle en sa simplicité ces repas de la Bible où le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y sont renfermées et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y serait point conservée intacte. Car il est telle occasion où le verre ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon fils, donnez-moi, s'il vous plaît, votre briquet; et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je reviendrai tout de suite.
Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu à peu sur la terre de la route, et bientôt nous n'entendîmes plus rien.
—Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui précéda la bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars et fait la guerre de succession. J'étais parmi les éclaireurs. Nous ne voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie pour reconnaître l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, après la bataille, et c'est là que triomphent les tacticiens. Donc, à neuf heures du soir, je fus envoyé en éclaireur avec douze maistres…
Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son récit dura bien un quart d'heure, après quoi il s'écria:
—Ce pendard d'abbé ne revient pas. Je gage qu'il boit là-bas tout le vin qui restait dans la soupente.
Songeant alors que mon bon maître pouvait être embarrassé, je me levai pour aller à son aide. La nuit était sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait d'étoiles, la terre restait dans une obscurité que mes yeux, éblouis par l'éclat de la flamme, ne pouvaient percer.
Ayant fait sur la route, à la fois ténébreuse et pâle, cinquante pas au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris déjà entendus, qui me glaça d'horreur. Je courus dans la direction d'où venait cette clameur de mortelle détresse. Mais la peur et l'ombre amollissaient mes pas. Parvenu enfin à l'endroit où la voiture gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon maître assis au bord du fossé, plié en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai en tremblant:
—Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous crié?