En murmurant ces mots, il s'évanouit doucement dans mes bras. J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'étendre sur la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle était à la poitrine, petite et saignant peu. Je déchirai mes manchettes et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai à l'aide. Bientôt je crus entendre qu'on venait à mon secours du côté de Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que fût cette rencontre, je n'en eus pas même de surprise, abîmé que j'étais par la douleur de tenir le meilleur des maîtres expirant dans mes bras.

—Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste.

—Venez à mon secours, monsieur, lui répondis-je. L'abbé Coignard se meurt. Mosaïde l'a assassiné.

—Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosaïde est venu ici dans une vieille calèche à la poursuite de sa nièce, et que je l'ai accompagné pour vous exhorter, mon fils, à reprendre votre emploi dans ma maison. Depuis hier nous serrions d'assez près votre berline, que nous avons vue tout à l'heure s'abîmer dans une ornière. A ce moment, Mosaïde est descendu de la calèche, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade, soit plutôt qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit déjà montré à sa nièce pour la maudire; car tel était son dessein. Mais il n'a pas assassiné l'abbé Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui ont tué votre maître, pour le punir d'avoir révélé leurs secrets. Rien n'est plus certain.

—Ah! monsieur, m'écriai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les
Elfes; il faut le secourir.

—Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, répliqua M. d'Astarac. Car, s'il avait été frappé d'une main humaine, il me serait facile de le guérir par opération magique, tandis que, s'étant attiré l'inimitié des Elfes, il ne saurait échapper à leur vengeance infaillible.

Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirés par mes cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne.

—Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal?

Et, s'étant agenouillée près de mon bon maître, elle lui souleva la tête et lui fit respirer des sels.

—Mademoiselle, lui dis-je, vous avez causé sa perte. Sa mort est la vengeance de votre enlèvement. C'est Mosaïde qui l'a tué.