—Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les maximes que j'ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, hélas! autant que ma vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. C'est lui qui donne toute science. Mon fils, n'écoute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et la finesse de leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans la vertu.

Il se tut, épuisé. Je saisis sa main qui reposait sur le drap, je la couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu'il était notre maître, notre ami, notre père, et que je ne saurais vivre sans lui.

Et je demeurai de longues heures abîmé de douleur au pied de son lit.

Il passa une nuit si paisible que j'en conçus comme un espoir désespéré. Cet état se soutint encore dans la journée qui suivit. Mais vers le soir il commença à s'agiter et à prononcer des paroles si indistinctes qu'elles restent tout entières un secret entre Dieu et lui.

A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait plus que le bruit léger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne nous reconnaissait plus.

Vers deux heures il commença de râler; le souffle rauque et précipité qui sortait de sa poitrine était assez fort pour qu'on l'entendît au loin, dans la rue du village, et j'en avais les oreilles si pleines que je crus l'ouïr encore pendant les jours qui suivirent ce malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe que nous ne pûmes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son visage prit, dans la mort, une majesté digne du génie qui l'avait animé et dont la perte ne sera jamais réparée.

M. le curé de Vallars fit à M. Jérôme Coignard des obsèques solennelles. Il chanta la messe funèbre et donna l'absoute.

Mon bon maître fut porté dans le cimetière attenant à l'église. Et M. d'Anquetil donna à souper chez Gaulard à tous les gens qui avaient assisté à la cérémonie. On y but du vin nouveau, et l'on y chanta des chansons bourguignonnes.

Le lendemain j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le curé de ses soins pieux.

—Ah! dit le saint homme, ce prêtre nous a donné une grande consolation par sa fin édifiante. J'ai vu peu de chrétiens mourir dans de si admirables sentiments, et il conviendrait d'en fixer le souvenir sur sa tombe en une belle inscription. Vous êtes tous deux, messieurs, assez instruits pour y réussir, et je m'engage à faire graver sur une grande pierre blanche l'épitaphe de ce défunt, dans la manière et dans l'ordre que vous l'aurez composée. Mais souvenez-vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu.