Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-même et la tête tristement baissée. Il semblait méditer les changements qu'apporterait un jour à sa personne la nourriture imaginée par notre hôte.

—Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie d'un certain élixir qui dispense de toute autre nourriture?

—Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que pour les philosophes; et vous concevez par là combien l'usage s'en trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler.

Cependant, un doute me tourmentait; je demandai à mon hôte la permission de le lui soumettre, certain qu'il l'éclaircirait tout de suite. Il me permit de parler, et je lui dis:

—Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si charmante idée, ont-elles malheureusement gâté leurs dents à boire de la lumière, comme les paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage? Je vous avoue que j'en suis inquiet.

—Mon fils, répondit M. d'Astarac, votre curiosité me plaît et je veux la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents, à proprement parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, très blanches et très brillantes, qui donnent à leur sourire une grâce inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumière durcie.

Je dis à M. d'Astarac que j'en étais bien aise. Il poursuivit:

—Les dents de l'homme sont un signe de sa férocité. Quand on se nourrira comme il faut, ces dents feront place à quelque ornement semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des dents de chien dans la bouche de sa maîtresse.

Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste galerie contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait, rangée sur des tablettes de chêne, une armée innombrable ou plutôt un grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio, vêtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui s'étendait d'un bout de la salle à l'autre, tout le long des hautes murailles. De grandes tables, alternant avec des sphères célestes et des machines astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous pria de choisir l'endroit qui nous parût le plus commode pour travailler.

Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie.