—Par Apollon! s'écria-t-il, voilà une magnifique librairie! La bibliothèque de M. l'évêque de Séez, bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut être comparée à celle-ci. Il n'est point de séjour plus plaisant, à mon gré, non point même les Champs-Elysées décrits par Virgile. J'y distingue, à première vue, tant d'ouvrages rares et tant de précieuses collections, que je doute presque, monsieur, qu'aucune bibliothèque particulière l'emporte sur celle-ci, qui le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la Royale. J'ose dire même qu'à voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en foule à cet angle, on peut, après la Bodléienne, l'Ambroisienne, la Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et je vous tiens, dès à présent, pour l'égal de Peiresc, de Groslier et de Canevarius, princes des bibliophiles.

—Je l'emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d'Astarac, et cette bibliothèque est infiniment plus précieuse que toutes celles que vous venez de nommer. La bibliothèque du Roi n'est qu'une bouquinerie auprès de la mienne, à moins que vous considériez uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naudé et votre abbé Bignon, bibliothécaires renommés, n'étaient près de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux Bénédictins, j'accorde qu'ils sont appliqués, mais ils n'ont point d'esprit et leurs bibliothèques se ressentent de la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie, monsieur, n'est point sur le modèle des autres. Les ouvrages que j'y ai rassemblés composent un tout qui me procurera sans faute la Connaissance. Elle est gnostique, oecuménique et spirituelle. Si toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles de papier et de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le maître de la nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac.

A ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître.

—Vous êtes bien honnête, dit M. l'abbé Coignard.

Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes:

—Voici, s'écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y sont donné rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix ou douze très vénérables, sous les lambeaux de pourpre et de soie brochée d'or qui les revêtent. Il en est qui portent à leur manteau, comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont renfermés dans des plaques d'ivoire.

—Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d'ouvrir la Puissante Main. Vous trouverez à côté la Table couverte, le Fidèle Pasteur, les Fragments du Temple et la Lumière dans les ténèbres. Une place est vide: celle des Eaux lentes, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce moment. Mosaïde, comme je vous l'ai dit, messieurs, est occupé dans ma maison à découvrir les plus profonds secrets contenus dans les écrits des Hébreux et, bien qu'âgé de plus d'un siècle, ce rabbin consent à ne point mourir avant d'avoir pénétré le sens de tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie, messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que j'ai moi-même.

"Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde particulièrement. J'ai songé à vous, monsieur l'abbé, pour transcrire et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai confiance en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute point que votre jeune élève ne vous soit bientôt d'un grand secours.

Et, s'adressant à moi:

—Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont fondées en bonne partie sur l'éducation que vous avez reçue. Car vous fûtes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une cheminée hantée par les Salamandres. Cette circonstance est considérable.