Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu'il déposa sur la table.

—Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte. C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que j'ai trouvé moi-même dans le cercueil d'un prêtre de Sérapis.

"Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait à peine des lettres grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations inouïes, dues, l'une à Sophar le Perse, l'autre à Jean, l'archiprêtre de la Sainte-Évagie.

"Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d'abord de ces travaux. Nous étudierons ensuite les manuscrits de Synésius, évêque de Ptolémaïs, d'Olympiodore et de Stéphanus, que j'ai découverts à Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés depuis le règne de l'ignare Théodose, qu'on a surnommé le Grand.

"Prenez, messieurs, s'il vous plaît, une première idée de ce vaste travail. Vous trouverez au fond de la salle, à droite de la cheminée, les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera à ce qu'il ne vous manque rien. Adieu!

Dès que M. d'Astarac fut dehors, mon bon maître s'assit devant le papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table, il commença le déchiffrement. Je lui demandai s'il n'était pas surpris de ce qu'il venait d'entendre.

Il me répondit sans relever la tête:

—Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et traversé des fortunes trop diverses pour m'étonner de rien. Ce gentilhomme paraît fou, moins parce qu'il l'est réellement que parce que ses pensées diffèrent à l'excès de celles du vulgaire. Mais, si l'on prêtait attention aux discours qui se tiennent communément dans le monde, on y trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe. Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez bel assembleur de nuées. Il n'y a de vérité qu'en Dieu; ne l'oubliez pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre Imouth, que Zozime le Panopolitain écrivit pour sa soeur Théosébie. Quelle gloire et quelles délices de lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l'oisiveté jette dans la débauche. Ils mènent une vie misérable. Qu'est-ce qu'une femme auprès d'un papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous plaît, cette bibliothèque très noble au cabaret du Petit Bacchus et l'entretien de ce précieux manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi, mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement. Pour moi, convive des Muses et admis à ces silencieuses orgies de la méditation que le rhéteur de Madaura célébrait avec éloquence, je rends grâce à Dieu de m'avoir fait honnête homme.

Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqué, jours et nuits, comme il l'avait promis, à la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens Égyptiens. N'étant qu'un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon maître. Mais je m'appliquais à faire de mon mieux les recherches qu'il m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d'Astarac me donna congé d'aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique me parut étrangement rapetissée. Ma mère y était seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince.

—Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!