—Non point, mon enfant. M. d'Astarac était bien trop secret pour montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d'église, du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnête homme, surtout quand il est d'église. Il y a encore un malheur à ces pratiques, c'est qu'elles sont extrêmement coûteuses et l'on ne s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fit ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd'hui.
Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m'embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard, qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l'avait accoutumé aux manières affables, par l'obligation continuelle où il était tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu'ils appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d'arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d'aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster exactement sur lui.
Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines d'absence, ils m'étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que leur tristesse venait du même sentiment.
Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de la rue des Écrivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui chantait:
Si ton honneur elle est perdue,
La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.
Et je ne tardai pas à voir, du côté d'où venait cette voix, frère Ange qui, son bissac ballant sur l'épaule, et tenant par la taille Catherine la dentellière, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'était prendre un soin inutile, car ils étaient assez occupés l'un de l'autre. La tête renversée sur l'épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'âme irritée et le coeur serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin.
—Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si laides mains? et si Catherine me dédaigne, faut-il encore qu'elle me rende ses mépris plus cruels par le goût qu'elle a de ce vilain frère Ange?
Cette préférence me semblait étonnante et j'en concevais autant de surprise que de dégoût. Mais je n'étais pas en vain l'élève de M. Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la méditation. Je me représentai les Satyres qu'on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, étaient aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas m'étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu'il n'y avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu'à la route de Saint-Germain, où je rencontrai M. l'abbé Jérôme Coignard qui, ayant soupé en ville, rentrait de nuit à la Croix-des-Sablons.
—Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des gnostiques à la table d'un ecclésiastique très docte, d'un autre Pereisc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et l'ambroisie coulaient de tous les discours.
Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence inconcevable. Hélas! je l'écoutai mal, songeant à cette goutte de clair de lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de Catherine.