Enfin, il s'arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient établi le goût des Nymphes pour les Satyres. Mon bon maître était prêt à répondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d'étendue. Il me dit:

—Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le goût des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les poètes ont très bien observé cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singulière aventure que j'ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la bibliothèque de M. l'évêque de Séez. C'était, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapporté. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part à un divertissement public, déguisés l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les Métamorphoses. Il entra si bien dans l'esprit de son déguisement que, neuf mois après, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu'il advint du père, sinon que, par un sort commun à toute créature, il mourut, laissant avec son petit capripède un autre enfant plus jeune, chrétien celui-là, et de forme humaine. Ce cadet demanda à la justice que son frère fût déchu de l'héritage paternel pour cette raison qu'il n'appartenait pas à l'espèce rachetée par le sang de Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie siégeant à Rouen lui donna gain de cause, et l'arrêt fut enregistré.

Je demandai à mon bon maître s'il était possible qu'un travestissement pût avoir un tel effet sur la nature, et que la façon d'un enfant résultât de celle d'un habit. M. l'abbé Coignard m'engagea à n'en rien croire.

—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire à la raison, hors, en matière de foi, où il convient de croire aveuglément. Dieu merci! je n'ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte religion, et j'espère bien me trouver en cette disposition à l'article de la mort.

En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit apparaissait éclairé par une lueur rouge, au milieu des ténèbres. D'une des cheminées sortaient des étincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d'or sous une fumée épaisse dont le ciel était voilé. Nous crûmes l'un et l'autre que les flammes dévoraient l'édifice. Mon bon maître s'arrachait les cheveux et gémissait.

—Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime!

Courant par la grande allée, sur les flaques d'eau qui reflétaient des lueurs d'incendie, nous traversâmes le parc, enseveli dans une ombre épaisse. Il était calme et désert. Dans le château tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l'escalier obscur. Nous montâmes deux à deux les degrés, nous arrêtant par moments pour écouter d'où venait ce bruit épouvantable.

Il nous parut sortir d'un corridor du premier étage où nous n'avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigeâmes à tâtons de ce côté, et, voyant par les fentes d'une porte close des clartés rouges, nous heurtâmes de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent tout à coup.

M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflammé. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions à cette heure.

Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un grand fourneau à réverbère, que j'ai su depuis s'appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, était pleine de bouteilles de verre au long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de canard, des cornues semblables à des visages joufflus, d'où partait un nez comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des cucurbites, et des vases de formes inconnues.