—Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C'est là que Mosaïde, âgé de cent douze ans, pénètre, avec une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature. Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes après Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion ont empêché Mosaïde de s'asseoir à ma table, qu'il tient pour chrétienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez concevoir à quelle violence la haine des chrétiens est portée chez ce sage. C'est à grand'peine qu'il a consenti à loger dans ce pavillon, où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage à connaître Mosaïde, et je vais vous présenter tout de suite, l'un et l'autre, à cet homme divin.

Ayant ainsi parlé, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier à vis, dans une chambre où se tenait, au milieu de manuscrits épars, dans un grand fauteuil à oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton fuyant laissait échapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne impériale, couvrait sa tête chauve, et son corps, d'une maigreur qui n'était point humaine, s'enveloppait d'une vieille robe de soie jaune, éblouissante et sordide.

Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage exprimait un entêtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire.

—N'attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les Génies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, à converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une idée de son mérite. Le premier, il a pénétré le sens spirituel des livres de Moïse, d'après la valeur des caractères hébraïques, laquelle dépend de l'ordre des lettres dans l'alphabet. Cet ordre avait été brouillé à partir de la onzième lettre. Mosaïde l'a rétabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosaïde sait le nombre de l'or qui correspond à Jéhovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une conséquence infinie.

Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous l'ayant présentée avec civilité, huma une prise de tabac et dit:

—Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont extrêmement propres à vous mener au diable, à l'issue de cette vie transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans l'interprétation des saintes écritures. Quand Notre Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa tête. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien Testament est renfermée dans l'Église catholique à laquelle j'appartiens malgré mes iniquités multiples.

A ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d'une manière effrayante et dit à mon bon maître d'une voix lente, aigre et comme lointaine:

—La Mashore ne t'a pas confié ses secrets et la Mischna ne t'a pas révélé ses mystères.

—Mosaïde, reprit M. d'Astarac, interprète avec clarté, non seulement les livres de Moïse, mais celui d'Enoch, qui est bien plus considérable, et que les chrétiens ont rejeté faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée dans son grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abbé Coignard, est d'autant plus précieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et des Salamandres.

—Je l'entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a été conservé du livre d'Enoch, qui est visiblement apocryphe, je soupçonne que ces anges étaient, non point des Sylphes, mais des marchands phéniciens.