—Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si singulière?
—Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers, l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de teintures. Il est dit encore au même livre, que les anges enseignèrent aux filles des hommes les propriétés des racines et des arbres, les enchantements, l'art d'observer les étoiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-là n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens débarquant sur quelque côte à demi déserte et déballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des médicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et ils étonnaient ces belles créatures ignorantes en leur parlant des étoiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voilà qui est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosaïde y pourrait contredire.
Mosaïde garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau.
—Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l'ignorance où vous êtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers d'orfèvrerie, et il est probable que ce furent ces ingénieux démons qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage, monsieur, je vous en préviens, à vous mesurer avec Mosaïde sur la connaissance des antiquités humaines. Il en a retrouvé les monuments qu'on croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Sambéthé, fille de Noé, la plus ancienne des Sibylles.
—Oh! s'écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux d'où s'éleva un nuage de poussière, oh! que de rêveries! C'en est trop, vous vous moquez! et M. Mosaïde ne peut emmagasiner tant de folies dans sa tête, sous son grand bonnet qui ressemble à la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Josèphe, un conte absurde qui n'avait encore trompé personne avant vous. Quant aux prédictions de Sambéthé, fille de Noé, je serais bien curieux de les connaître, et M. Mosaïde, qui paraît assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais à le reconnaître, de les proférer par la voie plus secrète à travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs mystérieuses réponses.
Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup:
—La fille de Noé a parlé; Sambéthé a dit: "L'homme vain qui rit et qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septième tabernacle; l'impie ira misérablement à sa ruine."
Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde.
Cette année-là, l'été fut radieux, d'où me vint l'envie d'aller dans les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits écus que j'avais trouvés le matin dans la pochette de ma culotte et qui étaient le premier effet par lequel mon faiseur d'or eût encore montré sa munificence, je m'assis devant la porte d'un limonadier, à une table que sa petitesse appropriait à ma solitude et à ma modestie, et là je me mis à songer à la bizarrerie de ma destinée, tandis qu'à mes côtés, des mousquetaires buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosaïde, le papyrus de Zozime et mon bel habit n'étaient point des songes dont j'allais me réveiller, pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la Reine Pédauque.
Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe.