—Oui, dans le pavillon du garde, à l'autre bout du parc.
—Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt? Par quel sort funeste, demeurant si près de vous, ai-je vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce vivre que ne vous point connaître? Vous êtes donc renfermée dans ce pavillon?
—Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie. La tendresse de Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées de Lisbonne, il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considération qui puisse arrêter un homme de coeur. Êtes-vous de qualité et fils de famille, mon ami?
—Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique et à une sorte de négoce.
—Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi la vérité: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?
A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soupçonnai cette ravissante Jahel de m'avoir été envoyée par le cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce château.
—Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une véritable gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à l'heure quand je vous ai trouvé.
Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachés au-dessus du genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je m'aperçus qu'elle commençait à s'animer au jeu dans le moment même où j'allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne l'affront qu'elle méritait le moins. Il me sembla qu'elle n'était pas mécontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:
—Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit à mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait grandement défaut.
Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grâce d'accepter. C'était tout ce qui me restait des libéralités trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de mépriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.