Mais, à peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se tourna vers mon père, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui eût point d'abord présenté la salière.

—Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe d'hospitalité. Ils plaçaient aussi des salières dans les temples, sur la nappe des dieux.

Mon père lui présenta du sel gris dans le sabot, qui était accroché à la cheminée. L'abbé en prit à sa convenance et dit:

—Les anciens considéraient le sel comme l'assaisonnement nécessaire de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient sel, par métaphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au discours.

—Ah! dit mon père, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la gabelle aujourd'hui le met encore à plus haut prix.

Ma mère, qui écoutait en tricotant un bas de laine, fut contente de placer son mot.

—Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le prêtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les fonts du baptême. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il fit la grimace, car, tout petit qu'il était, il avait déjà de l'esprit. Je parle, monsieur l'abbé, de mon fils Jacques, ici présent.

L'abbé me regarda et dit:

—C'est maintenant un grand garçon. La modestie est peinte sur son visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite.

—Oh! reprit ma mère, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la prière de saint Hubert, que frère Ange lui a données, et l'histoire de celui qui a été dévoré, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs diables, pour avoir blasphémé le saint nom de Dieu.