—Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous.

Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetèrent dans un trouble extrême. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarqué dans la confusion d'un souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.

M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, à partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que Catherine ayant traîtreusement versé un verre de vin dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta en répandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espèce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naïades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.

A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurâmes soudain immobiles et muets comme des convives enchantés.

Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements, quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon maître, à qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravité:

—Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-être ridicule! Ne cherchons pas à la connaître, et tenons ces coups pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentît: Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer à notre salut, que nous négligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l'éternité. De la sorte, nous aurons tiré tout profit possible d'un événement d'ailleurs mince et frivole.

—Vous êtes plaisant, l'abbé, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont défoncer la porte.

Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.

—Ce sont des brigands, s'écria la fille mouillée. Jésus! nous allons être massacrés; c'est notre punition pour avoir renvoyé le petit frère. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin.

—La bête! répliqua d'Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C'est plutôt le guet.