Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine.

—Voilà qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des dés et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer.

—Il est vrai, dit mon bon maître, que c'est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'espèce qu'on nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage singulier qu'on le fait en même temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens régulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouillé les pages. Il est d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes mathématiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement à la vérité, qu'on y découvrait les secrets des coeurs, le mystère des destinées et les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot des Bohémiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'étendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine chaldéenne. Mais, sous sa forme présente, le jeu de piquet ne remonte pas au delà du roi Charles septième, s'il est vrai, comme il est dit dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue à Séez, que la dame de coeur représente de façon emblématique la belle Agnès Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que celle Jeanne Dulys, aussi nommée Jeanne Darc, qui rétablit par sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie à Rouen par les Anglais, dans une chaudière qu'on montre pour deux liards et que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens prétendent toutefois que cette pucelle fut brûlée vive sur un beau bûcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu, assurément, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu docte et d'une piété solide qui ne sache que cette Marguerite et cette Catherine furent inventées par ces moines byzantins dont les imaginations abondantes et barbares ont tout barbouillé le martyrologe. Il y a une ridicule impiété à prétendre que Dieu fit paraître à cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais existé. Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner à entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore à cette pucelle Yseult la blonde, Mélusine, Berthe au Grand-pied et toutes les héroïnes des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite? M. de Valois, au siècle dernier, s'élevait avec raison contre ces fables grossières qui sont aussi opposées à la religion que l'erreur est contraire à la vérité. Il serait à souhaiter qu'un religieux instruit dans l'histoire fît la distinction des saints véritables, qu'il convient de vénérer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et même saint Georges, sur qui j'ai des doutes.

"Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, ornée d'une riche bibliothèque, je consacrerai à cette tâche les restes d'une vie à demi épuisée dans d'effroyables tempêtes et de fréquents naufrages. J'aspire au port et j'ai le désir et le goût du chaste repos qui convient à mon âge et à mon état.

Pendant que M. l'abbé Coignard tenait ces propos mémorables, M. d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour faire une partie de piquet.

—Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître; on n'y voit pas bien clair, et j'en éprouve quelque déplaisir, moins par la considération des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de lire quelques pages des Consolations de Boèce, dont je porte toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit, afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment où je tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une disgrâce cruelle, monsieur, pour un homme de mon état, que d'être homicide et menacé d'être mis dans les prisons ecclésiastiques. Je sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui s'abîme à la seule idée de l'official.

En prononçant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la vasque et si profondément, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait point même s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boèce, qui y était réellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un verre, lequel était fendu en trois endroits, il se mit à chercher dans le petit livre la page la mieux appropriée à sa situation. Il l'eût trouvée sans doute, et il y eût puisé des forces nouvelles, si le mauvais état de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et la faible clarté qui tombait du ciel lui eussent permis de la chercher. Mais il dut bientôt confesser qu'il n'y voyait goutte, et il s'en prit à la lune qui lui montrait sa corne aiguë au bord d'un nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives:

—Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'éclairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumière à qui cherche des maximes vertueuses!

—Aussi bien, l'abbé, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clarté pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un piquet, allons tout de suite à ce château que vous m'avez dit et où il faut que j'entre sans être vu.

Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin de la bouteille, nous prîmes tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon maître, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, gémissant et dégouttant.