Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand nous arrivâmes à la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon maître s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'allée et que je resterais un peu en arrière pour observer, s'il en était besoin, le fidèle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable, me devait coûter de longs ennuis. Car, au moment où les deux compagnons avaient déjà monté l'escalier et gagné, sans être vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions décidé de cacher M. d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais à peine le second étage, où je rencontrai précisément M. d'Astarac en robe de damas rouge et tenant à la main un flambeau d'argent. Il me mit, à son habitude, la main sur l'épaule.

—Eh bien! mon fils, me dit-il, n'êtes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, échappé à tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas à craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces scènes injurieuses et violentes, qui éclatent communément chez les créatures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fées, vous goûtez une paix délicieuse.

Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air, qu'il n'y songeait point.

—Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier.

Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre d'où j'avais vu, naguère, sortir des lueurs infernales. Et quand nous fûmes entrés l'un et l'autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, où cuisait je ne sais quoi, qui répandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc où je m'étais laissé choir, et je fermais malgré moi les yeux. Il me força à les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé d'un chapiteau de verre, qu'il tenait à la main.

—Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention, car je vous révèle que cette liqueur n'est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet état, elle changera les métaux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu'enfermé dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que ces sublimes opérations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-être imposer une trop pénible contrainte à votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les préludes de l'oeuvre, en mettant, s'il vous plaît, force bois dans le fourneau.

Ayant ainsi parlé, il s'abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais à la triste position où m'avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence.

—Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même, les sergents nous recherchent, mon bon maître et moi; il nous faudra peut-être aller en prison et sûrement quitter ce château, où j'avais, à défaut d'argent, la table et un état honorable. Je n'oserai jamais plus reparaître devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai passé la nuit dans les silencieuses voluptés de la magie, comme il eût mieux valu que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce de Mosaïde, mademoiselle Jahel, qui me réveillait si agréablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-être, un autre à qui elle fera les mêmes caresses qu'à moi. La seule idée de cette infidélité m'est intolérable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre à tout.

—Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture à l'athanor. Je vois que vous n'êtes pas encore suffisamment pénétré de l'excellence du feu, dont la vertu est capable de mûrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est l'élément supérieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire paraître un exemple. Par un jour très froid de l'hiver dernier, étant allé visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu qui s'échappaient du réchaud étaient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d'où je conclus que, si ce feu avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé sans faute dans les airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il était possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantité de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nuées aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures éthérées. C'est à quoi je songerai plus tard à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons à l'oeuvre et mettez du bois dans le fourneau.

Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrasée, d'où je songeais à m'échapper au plus vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à qui j'avais hâte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette espérance.