"Dans la violence de son contentement, notre savant se réveilla, battit le briquet et nota tout aussitôt au crayon les vers tels qu'il les avait retenus. Après quoi il se rendormit profondément. Le lendemain, réfléchissant sur son aventure nocturne, il résolut d'en être éclairci. M. Descartes était alors en Suède, auprès de la reine, qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait; mais il était en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de Suède en France, M. Chanut. C'est à lui qu'il s'adressa pour faire tenir à M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire s'il se trouvait réellement dans la bibliothèque de la Reine, à Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui désignait. M. Descartes, qui était d'une extrême civilité, répondit à l'académicien de Dijon que Sa Majesté possédait en effet ce manuscrit et qu'il y avait lu, lui-même, les vers avec la variante contenue dans la lettre.
M. d'Astarac, ayant conté cette histoire en pelant une pomme, regarda l'abbé Coignard pour jouir du succès de son discours.
Mon bon maître souriait.
—Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout à l'heure d'une vaine espérance, et qu'on ne vous fera point renoncer à vos chimères. Je confesse de bonne grâce que vous nous avez fait paraître là un Sylphe ingénieux et que je voudrais avoir un aussi gentil secrétaire. Son secours me serait particulièrement utile en deux ou trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs. Ne pourriez-vous me donner le moyen d'évoquer au besoin quelque Sylphe de bibliothèque, aussi habile que celui de Dijon?
M. d'Astarac répondit gravement:
—C'est un secret, monsieur l'abbé, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre perte est certaine.
—N'en ayez aucune inquiétude, dit l'abbé. J'ai grande envie de connaître un si beau secret, bien qu'à ne vous rien cacher, je n'en attende nul effet, ne croyant point à vos Sylphes. Instruisez-moi donc, s'il vous plaît.
—Vous l'exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous voudrez être assisté d'un Sylphe, vous n'aurez qu'à prononcer ce seul mot Agla. Aussitôt les fils de l'air voleront vers vous; mais vous entendez bien, monsieur l'abbé, que ce mot doit être récité du coeur aussi bien que des lèvres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n'est qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer, sans y mettre d'âme ni de désir, il n'a, même dans ma bouche, qu'une faible puissance, et c'est tout au plus si quelques enfants du jour, en l'entendant, viennent de glisser dans cette chambre leur légère ombre de lumière. Je les ai plutôt devinés que vus sur ce rideau, et ils se sont évanouis à peine formés. Vous n'avez, ni votre élève ni vous, soupçonné leur présence. Mais si j'avais prononcé ce mot magique avec un véritable sentiment, vous les eussiez vus paraître dans tout leur éclat. Ils sont d'une beauté charmante. Je vous ai appris là, monsieur l'abbé, un grand et utile secret. Encore une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne méprisez pas l'exemple de l'abbé de Villars qui, pour avoir révélé leurs secrets, fut assassiné par les Sylphes, sur la route de Lyon.
—Sur la route de Lyon, dit mon bon maître. Voilà qui est étrange!
M. d'Astarac nous quitta de façon soudaine.