—Je vais, dit l'abbé, monter une fois encore dans cette auguste bibliothèque où je goûtai d'austères voluptés et que je ne reverrai plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver à la tombée du jour, au rond-point des Bergères.
Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma chambre pour écrire à M. d'Astarac et à mes bons parents qu'ils voulussent bien m'excuser si je ne prenais point congé d'eux, en fuyant, après une aventure où j'étais plus malheureux que coupable.
Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon lit avec son épée à son chevet et des cartes à jouer répandues sur ma couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre épée; mais cette idée me quitta sitôt venue, et je le laissai dormir, riant en moi-même, dans mon chagrin, à la pensée que Jahel, enfermée sous de triples verrous, ne pourrait le rejoindre.
J'entrai, pour écrire mes lettres, dans la chambre de mon bon maître où je dérangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Boèce. J'écrivis à M. d'Astarac et à ma mère, et je composai pour Jahel l'épître la plus touchante. Je la relus et la mouillai de mes larmes. Peut-être, me dis-je, l'infidèle y mêlera les siennes.
Puis, accablé de fatigue et de mélancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon maître, et ne tardai pas à tomber dans un demi-sommeil, troublé par des rêves à la fois érotiques et sombres. J'en fus tiré par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat d'argent une papillote à l'iris, où je lus quelques mots tracés au crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire pressante. Le billet était signé: Frère Ange, capucin indigne. Je courus à la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frère assis au bord du fossé dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la force de se lever à ma venue, il tendit vers moi le regard de ses grands yeux de chien, presque humains, et noyés de larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait peine:
—Hélas! monsieur Jacques, l'heure de l'épreuve est venue en Babylone, selon qu'il est dit dans les prophètes. Sur la plainte faite par M. de la Guéritaude à M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a été conduite à l'hôpital par les exempts, et elle sera envoyée à l'Amérique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse qui au moment où Catherine entrait en charrette à l'hôpital, en sortait elle-même, après y avoir été retenue pour un mal dont elle est guérie à st' heure par l'art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux îles sans rémission.
Et frère Ange, à cet endroit de son discours, se mit à pleurer abondamment. Après avoir tenté d'arrêter ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose à me dire.
—Hélas! monsieur Jacques, me répondit-il, je vous ai confié l'essentiel, et le reste flotte dans ma tête comme l'esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de Catherine m'a ôté le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une nouvelle de conséquence à vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au seuil de cette maison maudite, où vous habitez avec toutes sortes de diables, et c'est avec épouvante, après avoir récité l'oraison de saint François, que j'ai osé heurter le marteau pour remettre à un valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier n'en était guère bon pour écrire, mais c'est l'honneur de notre saint ordre de ne point donner dans les vanités du siècle. Ah! Catherine à l'hôpital! Catherine à l'Amérique! N'est-ce pas à fendre le coeur le plus dur? Jeannette elle-même en pleurait toutes les larmes de ses yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en jeunesse et en beauté sur elle que saint François passe en sainteté tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine à l'Amérique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hélas! notre sainte religion est véritable, et le roi David a raison de dire que nous sommes semblables à l'herbe des champs, puisque Catherine est à l'hôpital. Ces pierres où je suis assis sont plus heureuses que moi, bien que je sois revêtu des signes du chrétien et même du religieux. Catherine à l'hôpital!
Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se fût écoulé, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers parents.
—Monsieur Jacques, me répondit-il, c'est eux précisément qui m'envoient à vous, chargé d'une commission pressante. Je vous dirai qu'ils ne sont guère heureux, par la faute de maître Léonard, votre père, qui passe à boire et à jouer tous les jours que Dieu lui fait. Et la fumée odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine Pédauque, dont l'image se balance tristement aux vents humides qui la rongent. Où est le temps où la rôtisserie de votre père parfumait la rue Saint-Jacques, du Petit Bacchus aux Trois Pucelles? Mais, depuis que ce sorcier y est entré, tout y dépérit, bêtes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jeté. Et la vengeance divine a commencé d'être manifeste en ce lieu, après que ce gros abbé Coignard y a été reçu, tandis qu'au rebours j'en étais chassé. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'élégance de ses moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les péchés. Votre sainte mère eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des leçons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire, et de porter la bannière de la confrérie, après la mort chrétienne de votre père, et son service et obsèques, qui ne peuvent tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement.