—Ah! monsieur, m'écriai-je, que pensez-vous que Jahel et M. d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coupé?

—Je ne sais, répondit mon bon maître; c'est leur affaire et non la nôtre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous m'avez inconsidérément interrompu, Tournebroche, au moment où cette dame, levant la tête, découvrit les deux princes dans l'arbre où ils s'étaient cachés. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils hésitaient, partagés entre l'envie de répondre à l'appel d'une si belle personne et la peur d'approcher un géant si terrible, elle leur dit d'un ton de voix bas, mais animé: "Descendez tout de suite, ou j'éveille le Génie!" A son air impérieux et résolu, ils comprirent que ce n'était point là une vaine menace, et que le plus sûr comme le plus agréable, était encore de descendre. Ils le firent avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le Génie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main et, s'étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle était prête à se donner tout de suite à l'un et à l'autre. Ils se prêtèrent de bonne grâce à cette fantaisie et, comme ils étaient hommes de coeur, la crainte ne gâta pas trop leur plaisir. Après qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqué qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au coffre où elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle montra aux princes.

"—Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfilées? Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les mêmes bontés que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde en mémoire d'eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison et afin d'avoir la centaine accomplie.

"Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les soins de ce vilain Génie, qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me tenir cachée au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me plaît.

"Cet ingénieux apologue, ajouta mon bon maître, vous montre les femmes aussi rusées en Orient, où elles sont recluses, que parmi les Européens, où elles sont libres. Si l'une d'elles a formé un projet, il n'est mari, amant père, oncle, tuteur, qui en puissent empêcher l'exécution. Vous ne devez donc pas être surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux Mardochée n'ait été qu'un jeu pour cette Jahel qui mêle, en son génie pervers, l'adresse de nos guilledines à la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et d'Aolibah.

"Elle est d'une beauté acide et mordante, dont je sens moi-même quelque peu l'atteinte, bien que l'âge, les méditations sublimes et les misères d'une vie agitée aient beaucoup amorti en moi le sentiment des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succès de son aventure avec M. d'Anquetil, je démêle, mon fils, que vous ressentez bien plus vivement que moi la dent acérée du désir, et que vous êtes déchiré de jalousie. C'est pourquoi vous blâmez une action, irrégulière à la vérité, et contraire aux vulgaires convenances, mais indifférente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de considèrable au mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part, et vous croyez prendre l'intérêt des moeurs, quand vous ne suivez que le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons à nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre origine. Confessez pourtant qu'il eût été dommage de laisser plus longtemps une si belle fille à ce vieux lunatique. Concevez que M. d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti à une si aimable personne, et résignez-vous à ce que vous ne pouvez empêcher. Cette sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait pris votre maîtresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et précises. Cette considération, mon fils, doit adoucir votre souffrance présente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est ce qui nous fait concevoir une juste espérance de la béatitude éternelle.

Ainsi parlait mon bon maître, tandis que les ormes de la route royale fuyaient à nos côtés. Je me gardai de lui répondre qu'il irritait mes chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le doigt sur la plaie.

Notre premier relais fut à Juvisy où nous arrivâmes le matin par la pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin de la cheminée, où cinq ou six poulets tournaient sur trois broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de soie, qui étaient pour moi un grand sujet de trouble, par l'idée de la jambe que je me représentais exactement avec le grain de la peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil était accoudé au dossier de la chaise où elle était assise, la joue dans la main. Il l'appelait son âme et sa vie; il lui demandait si elle n'avait pas faim; et, comme elle répondit que oui, il sortit pour donner des ordres. Demeuré seul avec l'infidèle, je la regardai dans les yeux, qui reflétaient la flamme du foyer.

—Ah! Jahel, m'écriai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi et vous ne m'aimez plus.

—Qui vous dit que je ne vous aime plus? répondit-elle en tournant vers moi un regard de velours et de flamme.