—Hélas! mademoiselle, il y paraît assez à votre conduite.

—Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de
Hollande et la vaisselle godronnée que ce gentilhomme me doit donner.
Je ne vous demande qu'un peu de discrétion jusqu'à l'effet de ses
promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'étais à la
Croix-des-Sablons.

—Hélas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos
faveurs.

—Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n'effacera le souvenir que vous m'avez laissé. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'idée que vous vous en faites.

—Oh! m'écriai-je, l'idée que je m'en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre à votre trahison.

Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant:

—Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez, Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets de récompenser plus tard votre discrétion.

Cette espérance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'hôtesse vint mettre sur la table la nappe parfumée de lavande, les assiettes d'étain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M. d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abbé, nous invita à manger un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon maître. Dans la peur d'être poursuivis, nous repartîmes après avoir expédié trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce péril pressant, de brûler les étapes jusqu'à Sens, où nous décidâmes de passer la nuit.

Je me faisais de cette nuit une idée horrible pensant qu'elle devait consommer la trahison de Jahel. Et cette appréhension trop légitime me troublait au point que je ne prêtais qu'une oreille distraite aux discours de mon bon maître, à qui les moindres incidents du voyage inspiraient des réflexions admirables.

Mes craintes n'étaient point vaines. Descendus à Sens, dans la méchante hôtellerie de l'Homme-Armé, à peine y avions-nous soupé, que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine de la mienne, où je ne pus goûter un moment de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette chambre détestée, je m'allai asseoir tristement sous la porte charretière, parmi les postillons qui buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou trois heures à méditer mes chagrins. Déjà la voiture était attelée, quand Jahel parut sous la voûte, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant soutenir sa vue, je détournai les yeux. Elle s'approcha de moi, s'assit sur la borne où j'étais et me dit avec douceur de ne point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre était en réalité peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'étais trop homme d'esprit pour vouloir une femme à moi tout seul, qu'en ce cas on prenait une ménagère sans esprit et sans beauté, et qu'encore c'était une grande chance à courir.